Face à la violence de leur désordre

Un syndicaliste de Sud Santé Sociaux a perdu un œil en fin de manifestation du 15 septembre à Paris. C’est vraisemblablement un éclat de grenade policière suite à une charge de ces derniers, place de la République, où le cortège était en train de se dissoudre, qui en est la cause. C’est un drame humain qui va marquer la vie d’un homme dont le seul « tort » sera d’être venu manifester dans les rues de la capitale. C’est aussi un symbole. Il résume sinistrement ce qu’aura été la gestion de ce conflit social par le gouvernement. Sans légitimité populaire ni parlementaire pour faire passer en force une loi pour laquelle il n’avait strictement aucun mandat, il aura usé de toutes les méthodes autoritaires et violentes possibles, instrumentalisant et utilisant parfaitement quelques premiers débordements minoritaires en début de mouvement pour engager un cycle provocation/répression et mieux légitimer, ensuite, l’utilisation d’une violence policière disproportionnée puis, carrément, des interdictions de manifester ou du moins des autorisations de défiler dans les conditions humiliantes et dissuasives d’une « militant zone ». Le tout sur fond de criminalisation toujours plus forte du mouvement social dont ceux d’Air France et de Goodyear ont été les premières victimes.

On aurait évidemment tort de considérer cette violence comme la résultante d’un problème technique de maintien de l’ordre voire de l’extrême fatigue de policiers surutilisés par le gouvernement (ce qui est néanmoins vrai). Les ordres donnés ont toujours été d’origine politique dans le moindre détail tout comme les décisions du parquet d’assigner devant la justice des dizaines de manifestants souvent au prétexte de peccadilles voire pour rien si ce n’est avoir manifesté.

On aurait également tort de considérer ce contexte répressif comme marginal dans le déroulement et l’issue de la mobilisation contre la loi El Khomri. L’utilisation à répétition du 49al3 à l’assemblée et de ce 49al3 répressif dans la rue, ont été au cœur de la stratégie de Valls pour empêcher que le refus ultra majoritaire dans la population de la loi ne se transforme en mouvement massif capable de tout emporter sur son passage.

On aurait enfin tort de considérer ce passage en force violent et autoritaire comme la marque de fabrique d’un gouvernement Hollande/Valls manifestement marginalisé dans le pays.

C’est en réalité l’identité première aujourd’hui du néolibéralisme dans l’Union Européenne. Bousculé, contesté par les peuples, il réagit par toujours plus de violences et d’ordre austéritaires pour tenter de juguler le désordre dont il est à l’origine.

Ce sont d’ailleurs les seules mesures qu’il semble désormais capable de prendre. Le « sommet » européen de Bratislava le prouve aussi. Parce que la loi de la jungle qu’ils ont organisée crée un climat de concurrence entre les peuples sur fond de niveau de chômage historique et de rabougrissement des politiques publics et des mécanismes de solidarité, les Etats-membres se retrouvent incapables de s’accorder sur autre chose qu’une rustine sécuritaire pour faire face à la crise des migrants. Là où il aurait fallu réorienter la politique géostratégique et économique vis à vis du Proche et Moyen-Orient et de l’Afrique afin de commencer à guérir les causes, là où il aurait fallu revenir à un dispositif de coopération de type Mare Nostrum et améliorer considérablement les conditions d’accueil de ceux qui sont déjà là, Angela Merkel et François Hollande ont annoncé un super Frontex de police aux frontières.

Pour le reste rien d’autre ou presque si ce n’est l’évocation d’une défense européenne qui serait catastrophique dès lors qu’elle engluerait toujours plus la France dans la poursuite d’une politique alignée derrière les Etats-Unis et de l’Otan. Un peu comme nous les sommes aujourd’hui dans l’accord du Ceta et les négociations du Tafta. François Hollande a beau dire vouloir les arrêter, non sans hypocrisie, la commission continue en effet comme si de rien n’était en vertu des pouvoirs que lui ont concédé les Etats-membres et du fait que seul le vote unanime des 24 pourrait permettre, à ce stade, à la France de stopper cet Otan économique.

Pour le reste donc des mots. Quatorze mois après le diktat imposé à la Grèce qui laisse ce pays toujours plus exsangue et sans un sou pour se redresser, trois mois après le Brexit, l’UE continue sa course molle et suicidaire. Certes, comme après chaque séisme, on ressort bien « l’Europe sociale » dans les discours mais qui y croira ? Surtout quand c’est M. Juncker, le renard de la finance choisi pour gérer le poulailler européen (déjà tout un programme), qui le prononce. Cela a autant de crédibilité que si M. Gattaz appelait à la grève générale.

Comment enfin faut-il considérer l’annonce d’un sommet où des décisions seront prises en mars 2017 ? Au mieux c’est de la poudre aux yeux, au pire une forfaiture démocratique de plus : quelle légitimé auraient en effet des décisions prises à deux mois de l’élection présidentielle en France et guère plus des législatives en Allemagne ?

Ce doit au contraire être un des sujets majeurs dans la campagne de 2017. Que l’on compte sur nous pour l’imposer. La crise européenne n’a en effet rien d’ « existentielle » comme on l’a entendu cette semaine, elle est structurelle. Rien ne sera possible, aucune reconstruction de l’Europe, sans sortie préalable des traités actuels. L’élection de 2017 doit constituer un référendum sur cette question afin de donner un mandat clair au prochain président français. Ceux qui choisiront la rupture avec les traités, seul espoir pour rebâtir un avenir commun en Europe, auront le bulletin de vote Jean-Luc Mélenchon à disposition. Car sur ce sujet comme ailleurs, au point où nous en sommes arrivés, le changement implique la rupture. Le reste n’est que boniment, accommodement, complicité et maquillage du problème.

Eric Coquerel
Co-coordinateur politique du Parti de Gauche